J’arrive le matin à Paksé, je suis assez fatigué, je n’ai pas très bien dormi dans le bus. Je me rends alors dans une guest-house avec d’autres backpackers rencontrés pendant le voyage. Il est encore assez tôt et comme nous ne pouvons pas encore poser nos affaires dans les chambres, je reste dans le hall central de l’hôtel et j'utilise la connexion internet. Je réalise alors qu’il existe quelques excursions diverses à faire sur place mais la plupart sont assez éloignées de la ville et je n’ai pas la motivation nécessaire aujourd'hui pour entreprendre un tour sur toute une journée. Il reste alors la visite du site archéologique pré-khmer Wat Phou, situé à quelques km de la ville. Certains tours operators proposent de s’y rendre en groupe, mais finalement je me contenterai de marcher dans le centre-ville ne souhaitant pas accumuler les visites de sites archéologiques, surtout que je prévois d’aller à Siem Reap au Cambodge. Siem Reap, qui fut la cité khmère la plus importante de l’Asie du Sud-Est, le cœur de la civilisation aujourd’hui disparue.

Pour mieux comprendre l'histoire de la ville, voici un bref tour d'horizon : Paksé est la capitale de la région du Champasak au Sud du Laos. Située au bord du Mékong, elle fut construite par les français au début du XXe siècle et possède donc une forte consonance coloniale.

Je décide donc d’observer de très près l’architecture des bâtiments locaux pour m’imaginer la vie des colons français de l’époque. Je dois dire que je suis admiratif de l’esthétique des bâtiments qui est très différente de celle des colons espagnols, portugais (AmSud) ou anglais (Belize). D’ailleurs, l’influence française est pour beaucoup dans le développement du Laos d’aujourd’hui, c’est une certitude.

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Maisons coloniales françaises

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Temples bouddhistes de Paksé

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Mékong peu avant le sunset, de l'autre côté la frontière thaïlandaise (à 40km)

Cela dit, l’agglomération bien que très importante pour le Laos (100,000 habitants) est de taille réduite dans l'absolu et je ne m’aventure pas dans toutes les rues de la ville car il n’y a pas de lieu vraiment particulier à visiter. Evidemment, j’ai sans doute raté quelques temples importants, mais tant pis car je crois que j’avais besoin d’une journée à ne rien faire de toute façon…

Je rentre donc à l’auberge et je réserve le tour du plateau des Boloven pour le lendemain et un billet pour les 4,000 îles pour le surlendemain matin. Le tour du plateau des Boloven est apparemment une référence dans la région, surtout qu'il propose également la visite de fabriques de café, de thé, et la découverte des chutes d’eau de Tadfane dans la jungle asiatique. La visite du plateau des Bolovens a donc la particularité de présenter à la fois des paysages somptueux et peu troublés par le tourisme occidental, mais aussi de permettre la découverte de l’ensemble des activités de la population locale très rurale.

 

 

Le matin, j’embarque dans un minivan en compagnie d’un groupe de touristes, et je fais la connaissance d’une jeune russe qui voyage aussi seule. Après une heure ou deux de route, nous arrivons sur le plateau de Boloven, une région sauvage et volcanique dans laquelle vivent de nombreux agriculteurs. La journée débute avec la visite des chutes d’eau de Tadfane très pittoresques dans une jungle luxuriante, Dong Hua Sao. C'est très impressionnant car le filet d'eau se jette dans le vide depuis le haut d’une colline à 200 mètres au-dessus du sol.

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Chutes d'eau au coeur de la jungle tropicale

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La hauteur des chutes est vertigineuse

Après cela, un peu plus loin, nous visitons une plantation de café, et une fabrique dans laquelle nous pouvons découvrir les différentes étapes du processus de transformation du grain de café avant la mise en boîte. Evidemment, cela n'est pas sans me rappeler la visite de la tienda à David city au Panama.

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Plan de thé

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Feuilles de thé séchées

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Agrumes et épices, ici poivre, je crois...

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Fabrique de café, dernière production artisanale visitée

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Grain de café, ici sous la forme de fruit, l'enveloppe charnelle est sucrée

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Grain de café avant le séchage à l'exposition du soleil

Par la suite, nous nous rendons dans une autre plantation qui cultive café, thé, poivre etc. Nous faisons alors une dégustation gratuite de leur thé, mais la qualité laisse un peu à désirer. Trop amer à mon goût.

Bref, après cela, nous rendons visite à une tribu locale, les Nge (ou Alack, je ne me souviens plus) et nous pénétrons dans leur village. Je suis très vite étonné par leur niveau de vie. Beaucoup d’enfants n’ont pas de vêtements et se promènent complétements nus ! D’autres, d’à peine 10 ans ou moins, fument dans une sorte de calumet… De plus leurs outils agricoles semblent dater de l’âge de pierre ! La différence culturelle avec la civilisation moderne est donc stupéfiante et je ne suis pas au bout de mes surprises, car notre guide m’informe alors que les hommes ont de une à quatre femmes selon leur niveau de richesse. Tout cela sachant que les femmes ont jusqu’à dix enfants chacune... Inutile de dire que ce sont des familles nombreuses ! Du coup, le village ne cesse de s’agrandir, et à une vitesse hallucinante ! Par ailleurs, les d’enfants ne vont pas à l’école, ou alors seulement dans une petite école locale dans laquelle ils n'apprennent pas grand chose qui pourrait leur servir hors de leurs bases. Du coup, tant qu'ils n'ont pas l'âge de travailler, ils restent plus ou moins sur place à ne rien faire, souvent sans leurs parents.

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Petit cochon d'élevage

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Jeunes enfants qui fument du tabac...

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Village Nge

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De plus, le niveau d’alphabétisation étant quasi nul, la jeune génération se retrouve condamnée à suivre ses aînés et à devenir agricultrice à son tour. Et à cause de la politique non malthusienne de la tribu (forte démographie non contrôlée), les habitants se retrouvent maintenant dans une situation délicate car ils n’ont plus assez de terrain à cultiver, et donc doivent souvent recevoir l’aide financière des collectivités locales pour s’alimenter et subvenir à leurs besoins… Et cela devient de plus en plus problématique… C’est sans doute aussi pour cette raison qu’ils font appel au tourisme d’ailleurs, car cela leur permet certainement d’obtenir une aide substantielle (pour l’instant suffisante),  pour pouvoir maintenir ce mode de vie si décalée par rapport à la vie citadine, comme à Paksé.

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Jeunes enfants à moitié nus sur le seuil de la porte de la cabane de leurs parents

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Jeune fille qui pompe l'eau à la source pour sa famille

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Petite cabane résidentielle, parfois dix personnes ou plus dorment à l'intérieur des plus grandes huttes

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Petits enfants qui jouent dans le chariot

Tout cela est en tout cas très impressionnant, et je n’en reviens toujours pas que des tribus puisse continuer à vivre de cette manière ! Cela dit, je pense que le tourisme de masse et l’industrialisation du pays devrait finir par avoir raison de leur mode de vie. C’est un peu triste, mais il est impossible de faire face à la mondialisation sans changer radicalement… C’est ainsi, car même si certaines tribus "irréductibles" comme les Nge, perpétuent autant que possible leur vie tribale, il n’est raisonnablement pas possible de continuer à le faire avec un impact touristique qui devient de plus en plus fort. La seule manière d’y parvenir, étant pour moi de cultiver une certaine indépendance vis-à-vis de la civilisation moderne, et un éloignement suffisant de manière à ce que les deux civilisations ne se concurrencent pas trop. Car à ce jeu-là, c’est toujours la civilisation moderne qui l’emporte en vidant de sa substance la civilisation antique, et l’absorbant ainsi petit à petit. C'est en tout cas ma perception des choses, et je la crois d'autant plus fiable que j'ai pu la vérifier en Bolivie chez une tribu aux portes de l'Amazonie, et dans les îles San Blas au Panama dans la première partie de mon voyage. Et pour rappel, dans ces deux cas, les habitants s'occidentalisaient de manière évidente, parfois sans se modernier pourtant...

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Votre narrateur qui s'essaye à fumer le calumet Nge

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Missiles retrouvés après la guerre d'Indochine, ils n'ont pas explosés

Bref, après cette visite pour le moins fascinante, nous nous rendons aux très belles chutes d’eau de Xeset. Il est alors treize heures et c’est ici que nous faisons la pause repas. Je fais alors la connaissance de deux allemands (deux amis), ingénieurs comme moi, et qui voyagent pour quelques semaines en Asie du Sud-Est. Nous échangeons alors un peu sur nos parcours respectifs avec la jeune fille russe que j'ai rencontré ce matin, et à ce moment-là, celle-ci nous fait une révélation fracassante : elle nous informe en effet qu'elle travaillait dans une agence d’information russe (l’équivalent de AFP, Reuters, Associated Press, etc) et nous explique qu'elle a préféré démissionner après que sa hiérarchie lui ait demandé de falsifier des documents pour les envoyer aux journaux nationaux ! C’est énorme !!!

Pendant quelques années, elle nous explique qu’elle se contentait de sélectionner partialement les informations qu’elle recevait des journalistes d’investigation, en envoyant uniquement aux journaux (télévisés, radio ou papiers) les infos qui allaient dans le sens de la politique intérieure. Mais elle n’avait jusque-là, jamais eu à modifier l’information en elle-même. Ce jour-là, elle a donc saisi soudainement toute la dimension de son travail, un travail de manipulation d'opinion... Après être resté quelque peu sous le choc de la tâche qui lui avait été assignée, elle a alors préféré quitter son poste (pour garder la conscience tranquille, j’imagine) plutôt que de participer à une telle opération. Ce qui est tout en son honneur. Et depuis cet événement, elle nous dit qu’elle a décidé de faire un break et de voyager en Asie avant de chercher un nouvel emploi mais dans un autre département... Sans aucun doute !

Cette révélation me laisse sans voix, mais les allemands, eux, bien que surpris, ne semblent pas choqués outre mesure. Je suis étonné. Ils me disent alors qu'ils croient que la même chose se fait en Allemagne, sans doute aussi en France, et plus généralement, partout en Europe et depuis longtemps... Pour ma part, au jour où j'écris ses lignes, je n'ai plus le moindre doute qu'ils aient raison. Et c’est assez effrayant quand on y pense…

Après cet aveu étonnant, et une fois notre assiette terminée, nous décidons d’aller nous baigner. Nous sommes à deux pas des chutes, la température extérieure est excellente, et nous n'hésitons donc pas bien longtemps avant de rejoindre les autres touristes de notre expédition dans le bassin au pied des chutes.

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Nous nous baignons ici au pied des chutes, l'eau y est très bonne !

Après ce court moment de détente, je pars ensuite faire un petit tour du village (Paksong) avec les deux allemands afin d’observer d’autres chutes d’eau qui se trouvent un peu plus loin.

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Résidences laotiennes de Paksong en bordure de rivière

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De nouveau dans le mini-van, l’après-midi se résume ensuite à une dernière visite de chutes d’eau avant le retour à Paksé. L’excursion aura en tout cas été surprenante à plus d’un titre.

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Le soir, après avoir quitté la jeune fille russe qui loge dans une auberge un peu éloignée, je dîne avec les deux allemands dans un restaurant à proximité. Ils me donnent alors quelques tuyaux pour le Cambodge où ils étaient il y a quelques jours, et évidemment me parlent des temples d’Angkor qui sont absolument incontournables dans la région. Pour ma part, je leur résume également les activités possibles à faire en Thaïlande et à Luang Prabang où ils prévoient d’aller.