Le matin, je prends le petit déjeuner en attendant l’arrivée du responsable de mon transfert vers le Cambodge. Ensuite, je prends le bateau avec les quelques touristes qui, comme moi, possèdent un billet pour le Cambodge. Nous avons pris un peu de retard par rapport à l’horaire indiqué, mais le responsable d’agence nous explique que cela n’a pas d’importance.

Il se trouve que pourtant cela en a ! Car à notre arrivée sur les quais (les mêmes que j’avais foulé lors de mon arrivée aux 4,000 îles quelques jours plus tôt), certaines navettes sont déjà parties…

Du coup, je crois comprendre dans un anglais très approximatif que mon billet m’autorise à monter à bord d’une moto avec un des collègues du responsable d'agence. Cela de manière à assurer le transfert vers le dernier bus, pas encore parti… Je dois dire que je suis un peu perdu par toutes ces nouvelles directives… Surtout que rien ne se passe comme prévu ! Leur combine me paraît en fait un peu bizarre, mais n’ayant pas trop le choix, je m’exécute alors et je monte sur la moto. Au passage, les quelques touristes asiatiques qui m’accompagnaient s’étonnent du fait que, eux, ne bénéficient pas du transfert moto. Evidemment, ne comprenant pas trop à quoi j’ai droit avec mon ticket, je suis bien incapable de leur en donner la raison.

En outre, je demande au conducteur de me déposer à une banque sur le chemin, de manière à pouvoir retirer des dollars, car ma réserve est maintenant épuisée, et il est très probable que j’ai besoin à nouveau de quelques billets pour les prochaines étapes de mon voyage (ne serait-ce que pour le visa Cambodgien). Seulement, une fois au guichet, je découvre alors que le taux de change n’est pas très avantageux, et je préfère alors retirer le minimum et échanger toutes mes devises laotiennes dont je n’ai plus besoin plutôt que de me faire vider les poches. D’après mes calculs, cela doit suffire pour les prochains transferts et pour le bureau d’immigration, mais par contre, je devrais faire mes réserves de dollars plus tard à un bureau de change moins gourmand. Dommage...

Bref, après ça, je reviens vers le chauffeur moto, il me dit alors que je lui dois 10 dollars… Allons bon ! Ce n’était évidemment pas prévu, mais comme je me doutais bien d’une entourloupe, et que malgré tout, son aide a été bien précieuse, je ne dis rien, et lui donne l'argent qu'il demande. Et dans la foulée, comme il paye aussi le bus pour la  frontière, je ne m'en sors pas si mal. Mais malgré tout, je reste sceptique, car je suis persuadé que si notre responsable n’avait pas pris tant de retard le matin, je n’aurais pas eu à payer ce supplément... Enfin, encore une fois, tout est rentré dans l'ordre, et 10 dollars, ce n'est pas la mer à boire, donc inutile de se prendre la tête surtout que je ne peux rien y faire...

La frontière cambodgienne n’est pas très loin, et je descends à l’arrêt indiqué par le conducteur, seul, car les autres passagers se rendent un peu plus loin. J’arrive alors au poste frontière, mais tout semble fermé, il n’est pas encore 10 heures, j’attends donc fermement l’ouverture, mais un peu intrigué par l’absence d’autres touristes, tout de même ! Quelques minutes plus tard, je croise deux russes à vélo, ils veulent aussi aller au Cambodge, mais ils parlent très mal anglais, et donc il est difficile d’échanger ensemble. Cela dit, si j’ai bien compris, tous les deux sont ingénieurs, et ont quitté leur travail et leur situation pour entreprendre un long voyage en vélo. Maintenant aux portes du Cambodge, cela fait donc plusieurs mois qu’ils sont partis de chez eux en Russie de l’Ouest et ils veulent maintenant aller le plus loin possible au Sud-Est. Peut-être en Australie ? Cela dépendra de leur budget qui est mince, apparemment… Bref, de toute façon, il est difficile d’en savoir plus car l’anglais du russe le plus expérimenté reste très limité.

Peu après, nous observons un autre groupe de touristes un peu plus loin. Des guichets semblent avoir ouverts leurs portes, à quelques hectomètres de notre poste frontière toujours fermé. Je les rejoins alors car il semble qu'il s'agisse d'un bureau d'immigration. Peu après je comprends que le bureau a été déplacé car celui à côté duquel je me trouvais est aujourd’hui hors d’usage. Je n'étais donc pas au bon endroit... un peu comme en Mongolie à la frontière russe !

Dans la file d'attente, je passe ainsi de longues minutes à patienter et à remplir toutes les formalités d’usage pour l’entrée dans le territoire (et notamment un test de santé, grâce à un appareil qui mesure ma température corporelle). Puis une fois tous mes papiers remplis et mon passeport estampillé, je suis alors libre de chercher un moyen de transport pour m'emmener vers les villes principales du Cambodge (presque toujours Phnom Penh). Super ! Finalement, tout s'est donc bien passé, et je vais maintenant pouvoir ajouter un nouveau pays à ma liste!

Flag_of_Cambodia

Drapeau du Cambodge

Maintenant que mon aventure au Cambodge débute, quelques mots à son sujet, en guise d'introduction  :

Le Cambodge est l'Etat successeur de l’Empire Khmer hindouiste et bouddhiste qui régna sur pratiquement toute la péninsule d'Indochine entre le XIe et le XIVe siècle. Les citoyens du pays portent le nom de Cambodgiens ou Khmères en référence à l’ethnie khmère. Aujourd'hui, la majorité des Cambodgiens sont de religion bouddhiste theravada (96 % de la population, religion d'État), comme en Thaïlande et au Laos notamment.

De plus, les cambodgiens forment une population totale de 15 millions d'habitants, et l'agriculture reste le secteur économique dominant (57,6 % de la population active et 33,4 % du PIB). A savoir aussi, le Cambodge possède un climat tropical (comme toute la région asiatique du Sud-Est en général d'ailleurs) et sa monnaie de compte est le riel même si les transactions se règlent couramment en dollar américain!

Par ailleurs, le pays est dirigé par le PPC (Parti du Peuple Cambodgien) anciennement communiste, et mis au pouvoir par les forces vietnamiennes suite à leur intervention victorieuse en 1979. Il s'agit toujours du principal parti cambodgien même s'il se veut aujourd'hui réformiste et nationaliste. Enfin, malgré les partis d'opposition, il dispose toujours aujourd'hui d'une propagande digne d'un parti unique.

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Un des nombreux panneaux de propagande du parti dans la rue, on en trouve partout !

Pour revenir à ma situation personnelle, je dois dire que je suis bien content d'arriver à me glisser dans un des bus garés sur le parking à la sortie du bureau d'immigration, car la plupart des places étaient déjà réservées par les autres touristes. J'ai donc de la chance!

Et c’est ici que commence une longue journée de transport vers la capitale. Journée durant laquelle je fais la connaissance d’un israélien, assis sur la banquette à gauche de la mienne. Le soir, nous mangeons ensemble ainsi qu’avec les deux italiennes qu’il a rencontré un peu plus tôt dans son périple. Nous allons également à la même auberge, une adresse très sympa au centre-ville, où nous retrouvons de nombreux backpackers. Je passe alors une bonne partie de la soirée à discuter avec l’israélien et à jouer au billard de l’hôtel.

L’israélien, dont je ne me rappelle plus le nom me parle alors un peu de son pays. Il est assez fier, très communautariste, patriote et est bien sûr de confession juive, même s'il n'est pas très pratiquant. D'ailleurs, il me révèle que beaucoup de juifs d’Israël ne sont pas vraiment croyants, et que ce n'est qu’en dehors de leur territoire que certains d'entre eux deviennent assidus dans leur pratique religieuse. Sans doute parce que leur religion définit en quelque sorte leur identité et que par conséquent, elle se retrouve très souvent renforcée à l'étranger, d’où leur communautarisme parfois excessif. D’ailleurs, je remarque que c’est souvent une condition nécessaire pour devenir quelqu’un de véritablement proche d’eux, malheureusement. Et c’est intéressant car ce constat ne fonctionne évidemment pas pour un français, un allemand, un anglais, etc…par exemple.

Et c’est d’autant plus troublant que si on extrapole un peu, cette analyse peut être aussi reprise pour la politique internationale. En effet, la politique d’Israël souvent décriée, mais toujours encouragée par tous les juifs internationaux sans conditions, est assez remarquable du sionisme, c’est à dire à ce sentiment communautaire extrêmement fort qu’on retrouve chez les juifs, et qui les poussent à toujours faire passer leurs intérêts tribaux avant toute autre considération. Enfin, je ne doute pas que la politique internationale soit autrement plus complexe que cela, mais le parallèle reste intéressant à faire.

Cela étant dit, dans le contexte du voyage, cela ne m’empêche évidemment pas de m’entendre avec l’israélien que j’ai rencontré.

 

Le matin de ma première journée à Phnom-Penh, je me rends au musée national en sa compagnie. Le lieu situé assez près de l’auberge, est très agréable à explorer et il est dommage qu’il ne soit pas autorisé de prendre des photos au sein de l’infrastructure car on y trouve de belles pièces artistiques. Cette visite nous permet d'ailleurs de découvrir quelques sculptures et œuvres cambodgiennes (surtout bouddhistes et hindous), ce qui permet de se faire une idée sur l’art de la période Angkorienne, préangkorienne et même de l’époque plus récente. Puis, après cela, nous visitons le jardin extérieur, lui aussi très joli, avant de quitter le musée.

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 Le jardin du musée

Une fois dehors, nous négocions un prix avec un tuk-tuk pour nous rendre aux deux musées historiques de l’époque des khmers rouges : Tuol Sleng, le musée de la torture, et ancienne école (appelée aussi S21), et Choeung Ek, les champs de la mort ou « killing fields ». Nous allons donc passer notre après-midi à visiter ces deux musées afin d’essayer de mieux comprendre ce qui s’est passé au Cambodge à l’époque des khmers rouges (le régime communiste ayant régné de 1975 à 1979). J’ai été personnellement très touché et marqué par la visite de ces deux lieux. Je connaissais en substance cette partie de l'histoire depuis la période du lycée mais je n'avais sans doute pas conscience de la dimension de l'horreur. Ces deux visites m'ont permis de saisir la violence du régime des khmers rouges dans toute sa terreur en visualisant notamment la destruction qu’ils ont engendrée. Pour mieux appréhender la folie du carnage, il faut comprendre qu’en à peine 5 ans, le régime a décimé entre 20 et 25% de sa propre population, des gens de bonne éducation et au rang social élevé pour la plupart, car ils étaient considérés comme des ennemis par le régime de l'époque : « le Kampuchéa démocratique » qui n'avait de démocratique que le nom, évidemment !

Il apparaît que ce régime communiste qui avait en horreur la classe sociale élevée de sa population a décidé de s’en débarrasser, au sens propre du terme. Ils leur ont alors fait subir un traitement ignoble finissant immanquablement par les tuer au bout de quelques années à peine. Et, ainsi privé du pouvoir créatif et économique de son élite, le Cambodge s’est alors enfoncé dans une crise majeure et s’est considérablement appauvri… Ce qui est ironique quand on sait que les valeurs du communisme devaient créer plus de richesses à se partager… Le problème était que le pays, rentrant alors dans une spirale destructrice ne pouvait en sortir qu’en changeant de système, ce qui ne pouvait malheureusement pas arriver car le peuple n'avait plus les moyens de se révolter. Heureusement, en 1979, une puissance étrangère, le Vietnam, a fini par intervenir car ses intérêts étaient menacés par le régime khmer. Peut-être une des rares fois dans l'histoire où un peuple a vu d'un bon oeil l'intrusion d'un pays étranger dans ses affaires intérieures !

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Petite barrière faite de bambous avec des bracelets à la mémoire des disparus

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Quelques bribes de vêtements, vestiges du massacre, témoignent de l'horreur des camps

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Petit enclos dans la clairière dans lequel était entreposés les corps des victimes

P1280555Crânes des victimes conservés en mémoire des massacres

Par ailleurs, une des conséquence de ce génocide de masse est que la vieille génération cambodgienne ne parle presque plus du tout français (à peine 5,000 individus rescapés parlent français) contrairement au Laos ou Vietnam où le français est encore parlé par un échantillon important de la population de plus de 60 ans.

Pour ma part, j’ai été tout à fait fasciné par leur histoire, et surtout par le pouvoir de destruction de l’être humain qui s’est exprimé dans toute sa fureur ici au Cambodge de 1975 à 1979. Car il est clair que les khmers rouges n’ont rien à envier aux nazis dans leur idéologie destructrice (entre 1 million et 2 millions de morts pour le Cambodge, et près de 6 millions pour les allemands dans les camps de la mort). Toutefois, on peut tout de même noter que si Hitler a rayonné sur toute l’Europe à l’époque de sa domination, et a influencé plusieurs pays, le Cambodge, lui, n’a fait que s’isoler et s’appauvrir un peu plus avec Pol Pot alors qu’il rayonnait beaucoup plus avant la guerre civile Cambodgienne (1967-1975).

Il est en effet intéressant de souligner que Pol Pot d'influence maoiste et soutenu par la Chine, associait le communisme à la désindustrialisation et la désurbanisation du pays provoquant ainsi un exode de masse des villes vers les provinces.

En tout cas, à l’image d’Aushwitz que j’avais visité un an plus tôt, j'ai été très choqué par l’organisation et la méticulosité dont l’homme est capable de faire preuve pour servir une cause aussi terrible que l’extermination de ses semblables… Je crois qu’il ne faut jamais l’oublier pour ne pas que cela se reproduise un jour… Surtout que l'histoire montre souvent que l'homme a la mémoire courte ! 

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Salle de torture dans une ancienne salle de classe, on trouve parfois encore du sang par terre...

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Couloir qui permet de relier les différentes salles de torture

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Vue générale de S21, l'ancienne école réamménagée en camp de torture

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Un des dispositifs de torture privilégiés par les khmers. Ils y pendaient leurs victimes pour les faire avouer des crimes contre le régime

De plus, je dois ajouter que ce massacre s'est produit assez récemment, et donc à chaque fois que je croise un homme de plus de 50 ans, je ne peux m’empêcher de penser qu'il a pu participer aux événements qui ont eut lieu lors du règne des khmers rouges. Je crois d'ailleurs que cette page de leur histoire n’est pas encore complétement tournée pour eux non plus, surtout qu’il n’y a pas eu de procès comme à Nuremberg, car au sein du nouveau régime, aucune épuration des cadres de l'administration du Kampuchéa démocratique ne s'est produite. Et pire encore, certains responsables des massacres se voient même confier des postes importants au sein de l’administration du nouveau régime. Exemple assez révélateur, Pol Pot, le dirigeant médiatique de l'époque des khmers rouges, condamné à mort pour génocide par contumace, ne sera jamais exécuté…

Pour la petite histoire, il faut savoir qu'il disparaît jusqu’à la fin des années 1990 (mais peut-être n'a t'il pas été recherché activement?). Selon les dires de plusieurs personnes, il aurait coulé des jours paisibles bien loin de la jungle cambodgienne, dans une résidence luxueuse en Thaïlande. Il se serait, par ailleurs, livré au trafic illégal de bois et de pierres précieuses pendant cette période. Il finira par mourir en 1998, et son corps sera incinéré avec les ordures.

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Pol Pot, le dictateur khmer rouge tant haï

Pour plus d’informations, j’invite le lecteur à se renseigner sur internet. Pour ma part, fasciné par cet épisode de leur histoire, j’ai acheté le livre rédigé par Pin Yathay, une des victimes du régime qui a réussi à s’échapper en Thaïlande, intitulé « Tu vivras mon fils ». Je le recommande vivement car il a une dimension humaine que ne peut retranscrire les descriptions historiques factuelles que l’on trouve sur les sites d’information.

Bref, après cette journée intense de visite, je rentre à l’auberge avec des pensées noires et troublantes. Evidemment, elles ne disparaîtront pas aussi facilement, et me tarauderont l’esprit plusieurs jours durant.

 

Pour mon deuxième jour dans la capitale, je me rends à la pagode d’argent et au palais royal avec mon camarade israélien. Y sont exposées des centaines de présents reçus par la famille royale depuis des décennies, parmi lesquels un imposant bouddha. Et tout autour de nombreux stupas et fresques qui ornent l’ensemble de manière remarquable. Par contre, à la sortie de la pagode d’argent, nous constatons que le palais royal est fermé et non accessible aux touristes, la raison nous est donnée peu après : le roi du Cambodge Norodom Sihanouk est mort il y a peu (le 15 Oct 2012), et la fermeture du palais accompagne la période de deuil national consécutive au décès du monarque. Nous ne pourrons donc pas découvrir ce beau palais… Dommage !

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Un des stupas jouxtant la pagode

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Pagode d'argent ou pagode du Bouddha d'Emeraude (Wat Preah Keo)

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Jardin central à côté de la pagode

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Statue centrale équestre, à l'origine, une statue de Napoléon III dont on aurait remplacé la tête par celle du roi Norodom, les habits sont ceux d'un général français du XIXe siècle

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Un autre stupa à proximité dans l'enceinte

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Garuda, dieu oiseau dans la religion hindoue, il est un protecteur et donc souvent placé à l'entrée des palais

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Une des statues à l'intérieur d'un des temples adjacents à la pagode d'argent

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Palais royal vu depuis le portail fermé, je ne pourrais pas y aller

Et donc après la visite de la pagode, nous rentrons à l’auberge en passant notamment devant le monument de l’indépendance, très important ici, car il incarne la fierté cambodgienne face aux colons étrangers et notamment français ! D'autant plus que l'indépendance est encore assez récente : 1953 !

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Monument de l'indépendance

Après avoir empaqueté mes affaires, je prends ensuite le bus pour me rendre à Kampot, une petite ville traditionnelle, et anciennement coloniale à quelques km du golfe de Thaïlande au Sud. J’arrive sur place en début de soirée et je me rends alors dans une petite auberge très sympa, un peu excentrée, tenue par une française expatriée.

Je passe alors la soirée là-bas et je fais aussi connaissance avec Guillaume, un autre français baroudeur, qui, lui, prend tout son temps pour explorer les différentes régions de l’Asie. Il est donc étonné de voir que j’ai autant voyagé en si peu de temps car lui, a adopté une philosophie de voyage littéralement opposée à la mienne…

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Coucher de soleil pris depuis le bus en direction de Kampot